Carnet de Ville

Maria Luisa s’est assise sur une place réservée aux personnes âgées. Elle se sent un peu hors-la-loi, aussi pour ne pas affronter les regards méprisants elle s’est plongée dans la contemplation du dehors, pluie, grisaille, et la foule sur les trottoirs. Ça lui permet de repérer son arrêt, elle est tout près du bouton qui le demande, elle n’a qu’à lever le bras pour ça, appuyer, se lever et partir. Ensuite elle aura quelques mètres à faire et son petit rez-de-chaussée sera là, sur le boulevard.

Elle est troublée par la présence d’une belle femme devant son siège, c’est une grande femme blonde dont le parfum lui chatouille les narines. Elle va devoir la faire se déplacer pour sortir de sa place, cela l'ennuie. La femme a le visage fermé. Maria Luisa lève la main vers la barre et cherche de ses gros doigts le bouton mais elle tombe sur la main fraiche de la femme. C’est une main fine et douce que l’on protège du froid. La femme tourne la tête brusquement et s’écrie ‘En voilà des manières !’. Puis elle soupire avec mépris, tout son corps la repousse, ses yeux sont durs, épais, rien n'y transparait que l’exclusion de ce qu’elle est.

Maria lui répond, comme une plainte, très bas :  ‘Je voulais simplement demander l’arrêt, je voulais simplement…’. Mais la femme ne l’écoute pas elle s’est déjà dégagée de l’enclave entre le couloir et sa place. Et Maria se demande si elle n’est qu’un tas de cellule mouvante, répétant pour elle même ‘je voulais simplement demander l’arrêt...’.

Le bus s’est arrêté. Elle s’extrait de sa place et elle voit ses jambes grasses moulées dans son pantalon de lycra, ses chaussures de concierge, vieillies par les années, dont elle a fait changer les semelles. Il lui semble d’un coup sentir un odeur de crasse mais cette odeur vient d’elle-même, de l’intérieur d’elle-même. En passant devant la femme blonde elle à l’impression que son corps a moisi, c’est une odeur qui ne lui appartient pas mais qui la suit, c’est le nez de la femme blonde qui l’a senti pour elle et qui la lui a donnée, d’un geste de rejet, ce nez poudré lui a jeté sa propre odeur à l’intérieur du coeur.