Les sandales (I) - Nini

Ils m'ont promis un piano, mais grand-mère et tout le monde semblent avoir oublié. Pourtant, elle avait dit « Un cadeau pour le petit », et ils s’étaient regardé, et puis papa qui dansait… seulement personne n’en reparle. Papa a fermé à clef l’atelier. Parfois je l’entends, il peste ou bien il fait tomber quelque chose. J’aimerais bien entrer, comme avant, peut-être alors qu’il se souviendra du piano qu’il m’a promis. La porte est fermée toute la journée, ça sent le tabac quand on passe devant. Je reste dans la grande-pièce, je tourne autour de la table en traînant une voiture en bois que j’ai trouvé dans l’arrière-cuisine. Elle était à ton père, a dit mamie. C’est pour ça qu’elle veut bien que je joue avec, qu’elle voit papa petit garçon quand je tire le camion derrière moi, elle voit quelqu’un d’autre et elle lui sourit. Et moi, je fais semblant que j’aime ça, être un autre petit garçon qui a déjà grandi. Je pense au piano en traînant mon camion. Les roues sont en métal, elles font du bruit quand je les tire sur le sol ; mamie sourit quand même et elle regarde la porte de l’atelier. Mais je trouve qu’elle a l’air triste. Peut-être qu’elle voudrait que papa redevienne petit, alors elle pourrait caresser ses cheveux, et lui dire Tu es mignon, comme elle fait avec moi, elle aurait pas besoin de s’inquiéter pour lui. Elle resterait là, elle préparerait des choses à manger, et elle regarderait papa jouer, c’est ça qu’elle veut mamie. Moi ça me serre le cœur tout ça. Je pense que si j’avais de quoi faire de la musique, je ferai rien d’autre que ça, toute la journée sur mon piano, à faire sourire la musique, ce qu’ils m’avaient promis. Je m’approche de mamie, je n’ose pas lui demander. Peut-être que c’était un rêve, ou bien une idée en l’air. Je m’approche d’elle et lui dis des choses qui n’ont rien à voir. Je lui parle des filles qui ne sont toujours pas revenue, je pense à maman aussi, et mamie ne répond rien. Elle pose sa main sur ma tête. Je continue, je demande quand même.

« Mamie, là-haut qui c’est qu’il y a ? Est-c’est que c’est Paolo qui jouait du piano ? Je peux monter par le sentier pour voir le piano ? »

Mamie secoue la tête. Ça veut dire non, et puis c’était certain, je le connais pas le sentier. Mais je répète à mamie qui découpe des oignons, ses yeux sont mouillés de fausses larmes, elle fait ça doucement en regardant ses mains, je lui dit :

«  Mamie, s’il te plait dis-moi. Quand est-ce qu’on va au Lunès pour voir le piano ? »

Au bout de la table grand-père fredonne avec sa voix grave. Je pense au clavier, et aux touches noires et blanches, je chanterai moi aussi en posant mes mains dessus.

« Puisque c’est comme ça j’irai tout seul voir là-haut !

— Nini, reste un peu tranquille. Va jouer, tu es tout le temps dans mes pattes. »

C’est comme ça, mamie est très forte, on dirait que ses oreilles se plaquent tout d’un coup sur sa tête et qu’elle n’entend plus rien. C’est pas comme si elle ne voulait pas répondre, non, elle n’a vraiment pas entendu, mais alors ça, c’est presque comme un pouvoir magique. On dirait qu’elle va savoir à l’avance ce qu’on va dire, et puis, à l’intérieur d’elle-même il y a un grand draps, ou bien un ballon qui se gonfle et qui vient lui boucher les oreilles comme ça, et elle a pas besoin de mentir, ou bien de répondre aux questions, elle peut juste continuer à vivre, poser ses mains sur la table ou sur ma tête, pencher son visage, continuer à être mamie.

Je suis furieux. Non ! Je ne veux pas jouer de toute façon ! Je veux le piano. Je donne un coup de pied dans la table de la cuisine, très fort, ça me fait mal, je sens la douleur qui me monte dans le visage, et aussi les larmes, mais je continue à donner des coups de pieds et mamie est tellement étonnée au début qu’elle ne bouge pas. Le saladier dans lequel elle prépare la salade tangue, elle est obligé de le rattraper pour pas qu’il tombe sur le sol alors elle se tourne vers moi. Moi je continue à donner des coups de pieds, je donne aussi un coup de poing, sur le bord en bois très épais, et ça fait encore plus mal, bien sûr, mais de toute façon je n’ai pas besoin de mes mains, ni de mes pieds ni de rien, puisqu’ils m’ont tous menti et que je verrai jamais le grand piano qui sourit quand je pose mes mains dessus. Tout ça c’est du vent, je répète encore plus fort, Des menteurs ! Vous êtes que des menteurs !

Alors mamie a soudain les joues brûlantes. Je le sais parce qu’elle met ses mains sur ses joues comme si elle allait pousser un cri. Elle touche ses pommettes plusieurs fois, et puis elle lance sa main vers moi. Je ne bouge plus. Les mains de mamie sont fortes, beaucoup forte que moi. Elle a de très longs doigts, toujours frais, mais aussi coupants quand elle veut être méchante, et là c’est vers moi qu’elle lance son doigt juste entre mes yeux. Je suis ébahi. J’ai l’impression qu’elle va me transpercer le front avec ce doigt, qui se met à ressembler à une baguette, à quelque chose de magique et de sombre, quelque chose qui peut contrôler la joie ou la colère, et j’ai très peur. Je pense aux histoires qu’on lit quand les filles sont là, parce que Margot sait lire, on se met à côté d’elle avec Nora et elle lit des histoires sans images. Dedans il y a toujours des sorcières, des druides, des personnages qui vivent dans la forêt et qui ont le pouvoir sur les enfants et les princes.

« Grégoire ! Grégoire vient t’occuper de ton fils ! »

La voix de mamie. Et soudain je me rends compte que mamie ne pointait pas son doigt sur moi, mais sur la porte de l’atelier juste derrière, et que son regard noir, et toute sa tristesse, c’est encore pour papa qu’elle les lance. Je pense à papa, si gentil, derrière la porte. Je me sens coupable. Je regarde le sol, je vois ce regard de couteau qu’il va recevoir à cause de moi, parce que je suis méchant, tout ça parce que je suis trop impatient. Je me mets à pleurer. Je m’élance sur la jambe de mamie. Je m’accroche à elle et je lui dit :

« Mamie, c’est pas important, tout ça c’est de ma faute, je suis désolée je ne recommencerait jamais, jamais, jamais. »

Mais mamie ne m’écoute pas. Elle me détache doucement de sa jambe, elle se baisse, avec sa main fraiche elle essuie mes larmes. Ses yeux sont toujours plein de colère, toujours plantés sur la porte de l’atelier. Elle appelle grand-père. Très fort. La porte de son bureau est ouverte, c’est pas la peine de crier autant, seulement mamie a envie qu’on comprenne que ça ne va pas. Elle se relève, elle me laisse là, ma main me fait mal, j’ai cassé mon ongle du gros orteil, mais tout ça c’est rien. Je me laisse tomber sur le sol, elle ne se retourne pas. Papa lui derrière la porte, il ne bouge pas. Peut-être qu’il dort avec sa peinture, il vit dans un autre temps, et peut-être aussi qu’il n’a pas envie de voir mamie, ni grand-père de l’autre côté qui l’attendent. Ils sont devant la porte, je sens l’odeur de la pipe, elle envahit l’espace si vite à chaque fois, c’est comme s’il se mettait à parler avec son tabac. Mamie lui chuchote dans l’oreille, des mots qui ont l’air coupants, et c’est moi qui a fait ça. Tous les deux ils vont entrer dans l’atelier, et ils vont dire des choses à papa qu’il saura pas comprendre. Sans doute qu’il dort, avec sa peinture, ou qu’il rêve, et puis s’il boit c’est parce qu’il a soif, tout le temps soif. Il doit courir très vite, et en permanence à l’intérieur de sa tête, et tellement souvent qu’il peut pas s’empêcher de boire. Alors je suis encore plus furieux que tout à l’heure. Ils m’ont oublié sur le carrelage. Mamie frappe et frappe à la porte de l’atelier, grand-père, lui on dirait qu’il attend seulement que ça passe, il dira rien c’est elle qui sera méchante, et qui pleurera ou bien qui m’utilisera. Mamie fait ça, elle dit, Grégoire, ton fils à besoin de toi, sans rien voir de toutes les couleurs que papa a mis dans mon cœur, elle dit Nini uniquement quand elle pense à elle. Papa ouvre la porte. Doucement l’ouvre aux yeux de ses parents. Dedans c’est noir. Je vois mal d’ici, l’atelier est derrière la grande table, je vois que les pieds, ou bien au dessus de la table, les épaules. Les pieds de papa sont nus, ses jambes aussi. Il a de la peinture dessus. Les pieds de mamie s’avancent. Elle a des chaussons en laine, et les pieds de grand-père s’avancent, ses grosses bottes. Je n’entends plus rien, je vois seulement les pieds nus qui reculent, les chaussons qui avancent, les bottes par dessus, Oh !, ils reculent dans le noir de l’atelier, ils trébuchent sur la marche, j’entends mamie qui dit Grégoire, ton… mais je ferme mes oreilles, et je me lève au moment où mamie répète Grégoire, elle parle avec son nez quand elle est en colère. Je ne suis pas comme elle, je ferme mes oreilles mais ma porte intérieure est cassée, tout les sons passent à travers, et les méchants mots, et les larmes de papa, j’entends tout et c’est à cause de moi.