Les sandales (III) - Nini

«  Bah ! »

Je sursaute. Je me retourne. C’est grand-père. C’est la première fois que je le vois à la rivière. Il est assis sur la racine du chêne. Il fume sa pipe. Il a mis son costume blanc, en lin, je le sais parce que c’est maman qui lui a offert. Il ne me regarde pas, il regarde l’eau. Moi j’ai les pieds mouillés, pleins d’épines.

« Qu’est-ce que tu as perdu Nini ?

— J’ai rien perdu grand-père.

— J’ai vu passer deux petites chaussures vertes, qui cavalaient.

— Oh, ça. C’est un cadeau que j’ai fait à la rivière… »  

Je ne parle pas souvent à grand-père. D’habitude il lit, ou bien il fume en regardant dehors, mais pas souvent non, il ne dit des mots pour les enfants.

« Un cadeau pour la rivière. »

Il répète, sa voix est grave, mais dedans on dirait qu’il y a un sourire. Je me rapproche de lui. Il a de très grandes bottes en cuir marron, avec des lacets, ça lui donne un air imposant, ce que disent les autres.

« Eh bien, elle va être contente. »

Il a les deux mains posées sur sa canne. Elle est en bois brillant, sur le dessus c’est une tête de canard que mamie a sculptée, mais je ne la vois pas. Je vois seulement ses mains. Elles sont épaisses. Elles ont pleins de taches dessus, comme des gouttes de café ou de larmes tombées. Ses veines sont très grosses, elles font des chemins sur ses mains, des chemins palpitants. Il est assis sous le chêne, ses mains sur sa canne, les ombres des feuilles sur son visage. Il a sa barbe toute blanche avec les yeux noirs, ou peut-être gris, je ne sais pas. Il a l’air fabuleux comme ça, comme un vieux sage dans les livres d’histoire.

« Et toi grand-père, tu as perdu quelque chose ? »

Au début je crois qu’il ne m’a pas entendu. Il cherche dans sa poche, sort du tabac, il en prend un peu puis forme une boule. Ensuite il le met dans sa pipe, il la bourre avec un morceau d’écorce qu’il ramasse à ses pieds. Et puis, il se tourne vers moi.

« J’ai perdu mon petit garçon.

— Mais non grand-père ! Regarde, je suis là ! C’est seulement mes chaussures qui sont parties, parce qu’elles avaient envie de voir le monde, mais moi je suis là ! »

Il n’écoute pas ce que je dis, seulement il sourit.

« Comment vas-tu en ce moment Nini ?

— Je vais très bien grand-père. Parfois je m’ennuie c’est tout. Si c’est à cause de tout à l’heure, il faut dire à mamie que je suis désolée, absolument, il faut dire « Nini est absolument désolé d’avoir donné des coups de pieds dans la table ». Moi je n’oserai jamais comme ça, mais toi grand-père, tu pourras lui dire ?

—Va, ça ira. »

Il regarde à nouveau la rivière, les vagues sont de plus en plus grosses, je pense à mes sandales ballotées par le courant.

« Il faut faire attention à ne pas perdre ce qui est important, Nini. »

La voix de grand-père est chaude, un peu éraillée. On dirait qu’il parle avec le torrent, ils discutent ensemble. Il ferme les yeux, puis continue.

« Depuis longtemps, dès que j’entends la pluie tomber j’écoute attentivement. La rivière qui est douce, qui est claire, calme, grossit. Ça vient lentement. Je tends l’oreille depuis ma chambre. Au départ je n’entends que les gouttes de pluie qui frappent les lauzes, j’entends l’eau sur le toit, j’entends le vent. Et puis, comme la lumière qui de la nuit s’élève, le bruit arrive. C’est soudain. Il envahit tout. D’abord il s’unit au vent, aux branches qui bavardent sous la pluie. Mais enfin, il vient jusqu’à moi. Il se mêle à ma respiration, et le roulis de l’eau, si terrible, devient vivant. Alors je ne dors plus. J’écoute la rivière, elle me parle. Elle emporte mes pensées quelques part. Pendant que l’eau monte, je voyage. »

Je ne sais pas pourquoi grand-père me dit tout ça, j’ai presque peur de lui. On dirait qu’il est en train de raconter une histoire très importante. J’ai envie de répondre, moi aussi tu sais, j’écoute le bruit, et puis ensuite je le laisse m’envahir. Mais je sais qu’il y a autre chose. Autre chose pour grand-père que le bruit de l’eau, tout ça n’est pas drôle, d’un coup j’ai l’intuition que cette chose c’est son cœur qui est trimballé partout dans le torrent, ça qu’il cherche pendant qu’il écoute l’orage tomber. Son cœur qu’il a abandonné quelque part ou bien qu’on lui a pris. Moi tout ça je ne sais pas le dire, je me tais, je reste aux pieds de grand-père à regarder ce qu’il regarde, à écouter ce qu’il dit.

« Je viens ici après l’orage. Chaque fois, c’est différent. On croit qu’on sera déçu. On croit qu’on a déjà vu, que la violence des flots ne nous étonnera plus. Et pourtant si, la voilà qui débarque avec la nouveauté constante de ce qui s’écoule vers le bas, de ce qui ne reviendra jamais. »

La rivière est pleine de boue. Pendant que grand-père fume, j’essaie de voir à travers. Peut-être qu’il y a quelque chose dedans. Le bord de l’eau arrive sur le sable avec des feuilles, des cailloux. Quand les filles seront revenues, je pourrai faire des ricochets si elles m’apprennent comme il faut.

« Tu sais grand-père, l’eau elle reste jamais là où elle est. Elle pleut et puis elle tombe, mais après quand il fait beau elle s’évapore et puis, alors, tu sais, ça fait des nuages ! Des beaux nuages qui roulent dans le ciel. Et peut-être qu’ils reviennent au-dessus de nous après ? »

Quand j’ai fini de parler grand-père enlève sa pipe de sa bouche. Il la tapote sur la racine, et il fait un son un peu comme pour chanter, mais ça ressemble à un mot, je crois, un mot resté à l’intérieur. D’un coup je me dis, tu es bête Nini, il sait tout ce que tu dis.

« L’eau. J’ai toujours aimé l’eau. Ma pauvre mère… Nous étions huit. Une rivière m’a cueillie petit, un torrent, plus gros que celui-là et plus méchant. La rivière traversait la ville, La Lézarde, n’est-ce pas un joli nom ? Elle traversait Virville, qui avait un  moulins en bois, et nous jouions sur ses rives avec mes frères et sœurs, mes parents affairés nous laissaient tranquilles. Je les aimais ces eaux qui sinuaient. Chaque jour nous courrions en suivant leur cours, des oiseaux au dessus de nos têtes, nous allions chercher le pain, jouer aux billes, simplement profiter du grand air et des odeurs de la mer. Au loin, on voyait les mas des bateaux. »

J’écoute grand-père, je me demande comment sa voix peut être si profonde, c’est comme s’il jouait sur des cordes. Grand-père fait de la musique quand il parle, alors je pense — il devrait raconter des histoires, il pourrait faire tous les personnages, il dirait des mots graves, des mots joyeux, il dirait toutes ces choses qui d’un coup deviendraient vraies. Il ferait des images pour tous ceux qui l’écouteraient. Je regarde ses mains encore, si larges et animées et en même temps si calme. Pendant qu’il parle le soleil devient plus fort, il fait de la lumière sur sa barbe, blanche, qui brille, de la lumière sur son costume.

« Le dimanche nous y allions tous, Marga, Jacques, les aînés partaient devant. On avait un jeu formidable. »

Quand il dit formidable, sa bouche se met à sourire, et aussi à se tordre.

« Ma mère nous avait fait faire des sandales en cuir chez le cordonnier. Elles étaient toutes neuves et faisaient mal au pieds, mais nous étions fier d’avoir ces objets à nous. Le cuir brillait. Un jour, Marc en a enlevé une sur le chemin et l’a jetée dans le ruisseau. Elle flottait comme un bateau, et nous l’avons suivie, tous les huit derrière la chaussure. Marga riait, elle a jeté le plus petit dans la rivière. « Simon, va l’attraper ! » »

À ce moment grand-père se tourne vers moi. Au coin des yeux il a des petits plis, des morceaux d’avant, du passé froissé. Mais il me regarde comme si nous avions le même âge. J’ai l’impression qu’il est devenu petit comme moi, ou que j’ai été attrapé dans son histoire, tout près de sa rivière. C’est comme si on était tous les deux au bord de la Lézarde, et qu’on allait sauter dans l’eau, suivre les petites chaussures de Marc ensemble. Sa voix est pleine de soleil, elle n’a plus de gravité, ses yeux sont bleus, gris, son visage est rond, nous sommes tous les deux des petits garçons, il dit :

« C’était très drôle. Chaque fois que nous allions au village nous faisions la course avec nos sandales, et on ne savait jamais qui se ferait pousser par Marga. Quelqu’un lançait la sandale, et tous les autres se mettaient à danser en criant autour d’elle « attrape-moi Marga ! Et la chaussure, la chaussure ! ». Nous suivions la Lézarde jusqu’à l’entrée du village. Là il fallait vite sortir de l’eau avec la sandale, avant de passer sous le pont. Car après, ça devenait dangereux : nous approchions du moulin. Un moulin, Nini, c’est une grande roue qui tourne et rattrape de l’eau pour tourner et broyer les grains de blé à l’intérieur. Tu en as déjà vu ? »

Je dis oui, oui grand-père, car je veux rester petit avec lui encore un peu, ça m’intéresse pas moi les moulins, j’ai pas envie qu’on m’explique, je veux sauter dans la Lézarde en regardant le Galeizon, avec la voix chaude de grand-père qui m’accompagne, et aussi les rires de Marga, de Marc, de tous ceux qui n’existaient pas jusqu’à cet instant et qui sont si nombreux que ça doit être une fête de vivre autant en étant des enfants.

« Cet été-là, nous étions téméraires. Peu à peu, notre jeu dépassait le pont, la sandale s’approchait du moulin. Le courant y était plus fort, et il fallait se dépêcher, nager avec force, la sandale dans la bouche pour regagner la rive. Mais dès que nous y étions, tout le monde applaudissait. Quelle fête !

— Oh oui grand-père. Comme j’imagine, ça devait être si drôle ! »

Mais grand-père continue. Il me quitte, sa voix est plus grave que tout à l’heure, et ses yeux sont noirs.

« Quand Marga m’a poussé, nous étions déjà presque arrivés au pont. La sandale était loin devant moi. Tout le monde criait : Allez, allez Joseph, Allez ! En passant le pont, je me suis tourné vers ma sœur. Elle ne souriait pas, et elle m’a tendu la main, mais devant moi la sandale, la sandale que maman nous avait offert, celle du cordonnier des Trois-Pierres. J’ai continué à nager, le plus vite possible. Le courant était très fort, les pales du moulins attiraient l’eau, la sandale, et mon corps de garçon. J’ai nagé vite, j’ai attrapé la sandale, le moulin était encore à quelques mètres. Marga a hurlé Joseph, vite ! Attrape-ma main, je suis là ! Je me suis retourné vers elle, pour nager dans l’autre sens, la sandale dans la bouche j’ai tendu mon bras vers ma sœur… »

Il ne dit plus rien. Je respire fort, j’ai très peur pour lui.

« Et quoi ? et quoi grand-père ?! Est-ce que tu lui as donné la main ? »

Il met sa main sur ma tête.

« La suite n’est pas une belle histoire Nini. »

Il met sa main sur mon épaule, j’ai l’impression d’être grand. On dirait qu’il veut sauter dans la rivière, que je suis son plongeoir, sa main est épaisse et s’appuie sur moi comme pour me serrer contre lui, aussi pour s’élancer. Je reste là, pendant que grand-père essaie de se lever. Je sens tout son poids qui se pose dans cette main, elle est contre mon cou et je penche la tête.

« Grand-père, tu vas tomber !

— Donne moi la main Nini. »

Il continue avec sa jambe qui n’est plus toute droite comme si ça lui faisait mal, et je me rappelle que c’est pour ça qu’il a des grandes bottes avec des lacets, et je comprends le silence de grand-père. Je me souviens du jour où Nora a pris les chaussures et les a apportées au bord de la rivière pendant qu’il faisait la sieste. On avait regardé à l’intérieur. Dans l’une c’était différent de l’autre, le trou pour mettre la jambe était beaucoup plus fin, entouré de mousse, et au fond il y avait comme une marche. C’est parce que grand père a le genou broyé, Margot a crié, et c’est pas bien ce que tu fais, c’est pas drôle du tout Nora ! Elle était toute rouge, et jamais Margot se fâche pour avoir fait une bêtise, mais cette fois elle avait repris les chaussures et elle était remontée en courant jusqu’à la maison les remettre en bas de l’escalier. Elle était si fâchée que j’ai jamais osé lui demandé vraiment, et puis j’ai oublié jusqu’à aujourd’hui. Mais on voit jamais grand-père marcher, il reste en haut dans la maison, assis.

D’un coup, avec le poids de grand-père sur moi, mes pieds s’enfoncent dans le sable. C’est froid. Il y a des tas de petits cailloux, des plus gros aussi, et les vagues viennent jusqu’à mes pieds. Je me retourne et je vois son costume blanc avec les ombres du noisetier. Je ne suis pas assez fort pour le porter encore, je pense à sa jambe qui doit être minuscule pour rentrer dans la chaussure aménagée, qui tient presque pas debout.

«  Et ta jambe grand-père, la rivière, la rivière… »

Mais il est debout. Il traîne sa jambe droite avec son bras. Il ressemble à ma petite cousine, quand elle commençait à marcher, il fait un pas après l’autre tout doucement. Jamais je l’ai vraiment regardé, voilà ce qui est sûr, parce que sinon, ça me ferait pas cet effet de le voir s’avancer jusqu’à l’eau, alors qu’il est très vieux, et qu’il a dû faire ça des milliers de fois, sans moi ni personne pour l’aider. Sa pipe fume encore. Ses deux grosses chaussures sont plantées dans le sable. Je me rapproche et je lui serre la main, cette main qui m’a semblé aussi forte qu’une racine, qui en a la couleur, ses doigts qui palpitent, les veines dessus qui font comme des routes, des chemins, des tunnels sous sa peau. Je serre sa main et nous restons là devant l’eau pendant très longtemps. La rivière se délave peu à peu, moi je me demande comment il a fait pour que sa jambe soit broyée, si c’est à cause du moulin, je questionne avec mes doigts mais la question est trop vive ou bien l’eau du torrent trop puissante pour qu’il m’entende. On reste là très longtemps, jusqu’à ce que le soleil redescende et que les ombres des feuilles disparaissent sur le rocher ; jusqu’à ce que les cascades redeviennent blanches, et l’eau claire, si claire, mais pleine de bleus de tous les ciels ; jusqu’à ce que sa pipe s’éteigne totalement. Là, il la tapote sur le dos, il fait tomber la cendre qui s’en va dans le courant, il souffle dedans et puis il se baisse vers moi pour me sourire :

« Allez, viens gamin. On rentre »