Les sandales (II) - Nini

Je me suis enfui parce que, ça chauffait à l’intérieur. Devant moi, il y a la montagne. La rivière fait énormément de bruit, parce que la pluie est tombée si fort ces derniers jours qu’elle a grossi. Je n’ai pas le droit de descendre tout près quand c’est la crue. Papa m’a appris à reconnaître le son, Le son du danger, Nini, c’est quand on dirait qu’un avion passe au dessus de nos têtes. C’est maintenant, le son du danger, mais je veux aller voir, parce qu’à l’intérieur de la maison le son est bien plus dangereux pour moi, et là en bas, la rivière sera belle je le sais. C’est Margot qui le dit, elle sera claire comme le ciel redevenu bleu, lavée de toutes les algues, avec des gros torrents qui passent entre les rochers.

Je prends le chemin qui traverse le petit bois, la terre est humide. Les odeurs sont douces, ça ressemble à une salade je me dis, une salade de la forêt, avec l’odeur des feuilles, et des bogues de châtaigne, des mûres qui sont tombées par terre sous l’orage. La terre est retournée par les sangliers dans le petit bois, ils cherchent sous les pierres de quoi manger, ils mangent des vers. Je trouve ça bizarre d’être aussi gros et de manger quelque chose de si petit, je me demande comment ça serait la vie si moi je me nourrissais de fourmis. Oh ! Jamais je n’aurais le temps d’être triste à cause des adultes, parce qu’il faudrait trouver des fourmis toute la journée, les chercher dans la terre, les suivre à la trace. Ça serait comme de manger des petits grains de sucre à longueur de temps, même pas des pistaches ou des cacahuètes, mais de minuscules grains de sucre qu’il faudrait trouver comme des trésors. D’un coup je pense que les sangliers ont bien du courage de vivre comme ça, et puis je regarde devant moi, toutes les pierres, les grandes lauzes renversées, cassées, et grand-père qui peste, Ces saloperies, elles ont encore retourné le jardin, et je referme mon cœur aux sangliers.

Pendant que je traverse le bois, je crois entendre quelqu’un appeler, mais je ne m’arrête pas. La rivière fait de plus en plus de bruit. En arrivant près de la rive je passe une petite arche, les filles font toujours un drôle de mouvement quand elles passent dessous. Margot se baisse et puis se retourne, elle dit, Nora c’est la porte des fées, ensuite elle se met à courir. Tout seul en passant sous l’arbre tordu, recouvert de lierre j’ai une drôle d’impression. C’est comme si les mousses qui sont sur le troncs se mettaient à luire ou bien à devenir plus vertes. Il y a un coup de vent, au sol je marche sur une racine courbée, sous la racine je vois un champignon, presqu’orange. C’est une chose qui n’apparaît que pour moi, dans cet instant, la porte des fées ouverte, et la brise tiède, je ne pense plus à la tête de mamie qui se déforme en ce moment, papa assis sur sa chaise les mains tordues et puis dans un coin grand-père qui fume. J’avance, devant moi ce sont les rochers, tordus et encore humides, ça glisse Nini je me souviens, alors je contourne le rocher, je marche sur le sable mouillé, des petites branches se sont agglutinées, et puis des aiguilles de pin. Le bruit est si fort que j’ai l’impression qu’une vague va m’emporter mais c’est la rivière, devant moi, la belle rivière devenue violente et couverte de boue. Margot a menti, j’ai l’impression que toute la terre de la montagne est en train d’arriver en même temps, il y a des troncs, des écorces, les libellules je pense, elles vont se noyer, là sur les torrents qui s’écoulent. Partout il y a du sable, et puis de la mousse et des pierres qui s’écharpent. J’ai envie de me jeter dedans. Un rondin passe sur une vague, si rond qu’on voit le centre, il ressemble à une petite lune en bois. Il tangue, il se déplace, j’aimerais m’asseoir dessus et naviguer la rivière avec lui.

Au dessus de ma tête, les nuages passent les uns au dessus des autres comme des plans de papier. J’ai envie de donner quelque chose à la rivière. Elle est si forte, je crois que le piano deviendrait un bateau s’il entrait dedans. Je ferme les yeux, j’imagine les touches, l’eau qui s’engouffre sur le clavier, peut-être que ça ferait de la musique, les petits cailloux qui sautent viendraient jouer, ça serait un concert rien que pour moi et je les regarderai sur mon bateau à musique, allongé sur le toit du grand éléphant. La peinture de papa est toujours immobile, mais ma musique à moi elle sera comme la rivière en crue, je pense, elle emportera tout avec elle, la terre et les troncs, les poissons dedans, il suffira de fermer les yeux pour se souvenir de la rivière, grosse comme un fleuve, qui aura pris la couleur de la montagne.

Je m’approche encore de la rive, il faut grimper sur un rocher en pente, il est recouvert de mousse et des gouttes d’eau du ciel. De l’autre côté il y a le sentier vers le Lunès. Pourquoi j’ai jamais voulu y aller tout seul, c’est drôle. Je sais qu’il ne faut pas traverser. Je reste là. Je jette des cailloux, des bouts de bois, ou des feuilles. Je jette tout ce que je trouve dans le grand torrent qui mange et les absorbe. Et puis, j’enlève mes chaussures et j’en jette une. Au début elle coule, comme si l’eau l’avait attrapée pour la plaquer sous elle. Puis elle remonte. Je regarde ma chaussure, je lui lance alors : Bon voyage ! et puis j’enlève l’autre, je la jette le plus loin possible. Elles se rejoignent, là où la rivière glisse comme une rampe contre le gros rocher. Elles vont faire tout le chemin ensemble mes chaussures, ça me rend heureux de savoir qu’elles iront là où je n’ai pas le droit d’aller. C’était les chaussures de Nora avant, des sandales vertes que j’aime pas, parce qu’elles sont trop grandes et puis sur le côté il y a une petite fleur, mais là à la surface de l’eau d’un coup j’ai envie de les accompagner. C’est comme si elles s’en allaient, aurevoir Nini ! elles disent, et moi je me mets à courir sur le côté de la rivière mais il n’y a plus de place l’eau a tout envahi. Je dois passer par la forêt, faire la course aux chaussures, au début je sautille à cloche-pied, et puis tant pis, je pose les deux pieds par terre. Il y a des bogues partout, des morceaux de roches et des racines. Les sandales ont disparu, parce que je suis obligé de contourner les arbres, je ne vois plus que le mouvement des vagues sous les feuilles. Comme ça on dirait que ce sont les arbres tout entier qui se déplacent. Les chaussures réapparaissent dans un triangle entre les branches, à côté d’une grosse racine presque blanche. Je continue à courir, à faire la course à la rivière, et le bruit est si puissant, comme s’il grossissait en permanence, je n’arrive plus à savoir quand il commence, ni termine, c’est un courant continu tout comme moi qui court sur le côté, et les petites chaussures qui tournent dans tous les sens, et puis reprennent les rapides, on dirait qu’elles dansent !

Soudain, j’ai rejoins la plage de la maison. Il reste encore un peu de sable pour y poser mes pieds. Après je ne peux plus passer, la forêt est sur la gauche et sur la droite le torrent qui s’agrandit, qui engloutit toutes les rives, fait disparaître tous les rochers, et tout au bout, les grandes falaises. Comme c’est beau. La pluie qui est tombée ruisselle encore dans les bruyères des roches, on dirait des petites perles avec le soleil que je sens derrière moi, et je regarde mes chaussures s’en aller, au milieu de tout qui scintille et qui tonne, comme c’est beau, je me répète encore, et il me semble que je m’échappe avec elles, de l’autre côté, à l’endroit où je n’ai jamais eu le droit d’aller, là où les filles disparaissent en se disant des secrets.