Les Fusées

C’est le dernier endroit, le dernier et pourtant pas un bruit. En mouvements lents le vent respire et pousse les nuages vers la mer : l’île est invisible. Lis vient du Nord et son voyage déjà n’a plus de commencement. Dans ce lieu encore vide, village de la pointe, le silence est fautif, accusateur. C’est un silence de mélasse. Lis entend les voix passées résonner pleines de sel. Elle sait que c’est ici — on le lui a dit, les mots glanés dans le voyage ont entraîné ses pas.

En face, la grande maison est trop proche de la mer, le soleil s’arrête à sa porte. Lis se demande si quelqu’un viendra, elle se demande si la curiosité existe encore. Elle observe, le village n’a qu’une seule rue. L’église est à l’entrée : c’est une église en pierre avec un clocher de bois, un choeur sans nef, la lumière des cierges pour or.

Elle se demande si elle les verra. Aura-t-elle envie d’y monter ? Sans doute pas. À l’intérieur on ne voit pas, les grands feux turbulents ne s’offrent qu’à la terre. Là-haut les morts flottent il n’y a plus de cercueils. On lance les corps dans le vide. Iréné disait que les hommes dérivant formeraient des planètes, attirant les poussières d’étoiles. Des planètes au noyau corporel. Des planètes qui seraient comme des dieux.

Lis entend des voix. Un cri, puis des voix. Le soleil est blanc, il éblouit le son et Lis ferme les yeux. Elle s’étonne. L’air est très pur. Elle discerne les écorces et la terre humide, des effluves de jasmin et l’arôme lourd de la glycine. Elle a un geste rapide, les mêmes voix. Plus vives. Soudain elle paraît inquiète. La clarté du soleil a cet éclat métallique qui est pour Lis la forme lumineuse de l’inquiétude. Il fait froid pourtant, le vent charrie du large les senteurs iodées. Mais pas d’essence. Pas de fumée. Est-elle au bon endroit ? Elle frissonne. La grande maison face à la mer apparaît, le vent a poussé les nuages.

Il y a longtemps qu’elle n’a parlé à personne. Au début, les mots sont faciles. Dans le Nord tout a gelé déjà. Sur les routes de l’exil les premières pousses d’herbe remuent le coeur jusqu’au rire. Et chaque visage porte autant de chaleur qu’un rayon estival.

« —Vos parents, ils les ont vus les lys ?

— Racontez moi l’odeur

— La dernière fleur est morte il y a trois ans.

— L’odeur c’est votre visage, vos yeux, c’est…

— Et que faites-vous ?

— Je vais en bas. Azur

— Bien. Bien.

— Les fusées, c’est d’en face qu’elles partent ?

— Oui. J’en ai vu disparaître, j’en ai presque vu, j’ai presque entendu le bruit.

— On dit qu’il en reste. Qu’il en reste assez pour partir. »

Mais les routes sont longues et les gens méfiants. Lis a aimé les mots, les couleurs vraies de la nature. Amarante, bouton-d’or, pourpre. Elle traversait les jardins en friche et s’arrêtait pour nommer les nuances. Ses bleus avaient la couleur de l’ambre. Mais chaque fois qu’elle oubliait où elle allait, bercée par le soleil et la douceur des arbres il y avait un vent froid. La lumière finissait par disparaître. Le gel descendait toujours et Lis pleurait pour croquer ses larmes.

« — Vous connaissez quelqu’un là-bas ? Ils n’aiment pas les étrangers. Bien souvent ils ne restent pas.

— Bêtises.

— Il n’y a plus rien vous savez. La base est éteinte, on n’y a vu personne.

— Il y en a encore.

— N’y allez pas. C’est un air pour les fous. Et puis, vous avez de l’argent ?

— Tout de même c’est beau quand ça décolle. Oui, bien. Vous avez raison. C’est au vieux qu’il faut parler mais il faudra apprendre le silence. Pas celui du gel, ce silence coupant du grand froid. Mais le silence de l’espoir.

— C’est douloureux petite celui-là vous dévore. »

Lis porte sa main à son front. Elle ira tout à l’heure au portail mais pas encore, derrière la maison il y a la mer et puis, derrière encore, l’île.

Elle s’est assise sur le pas d’une porte. On ne lui parle jamais d’Azur directement. Azur est un horizon passé que seuls les vieux connaissent encore. Du départ on n’a gardé que les images, les mots ont péri et avec eux la mémoire du temps. Elle s’étonne d’être si seule, de temps à autre les voix reviennent. Elles ne sont pas chantantes.

À l’intérieur on parle, ils se sont réunis. Face à la mer les fenêtres sont mutiques, on ne voit rien que le blanc d’un brouillard épais. Dix ans qu’il est tombé, et personne à part eux ne sait si derrière l’île existe encore. Pour traverser il faut un gardien, la maison doit être habitée c’est ainsi, et le gardien vient de mourir. La femme gémit.

« — Giulia.

— Giulia s’est pendue.

— Ah oui oui.

— Elle a accroché une corde et elle s’est pendue. C’est immonde Volodia et son sang coule sur le tapis blanc.

— Ah oui.

— J’ai cherché dans sa chambre une lettre, quelque chose. Il n’y a rien dans cette chambre, et son sang immonde sur le tapis blanc.

— Ah.

— Ma jolie petite, avec ses beaux cheveux. Il faut la décrocher Volodia on ne peut pas la laisser s’écouler toute la journée.

Ploc, ploc

— Immonde

— Retourne-toi Volodia, regarde. C’est un petit fantôme qui coule, c’est elle là-bas qui s’écoule dans l’au-delà.

— …»

Les cris ont envahi l’espace, le soleil devient nuage, le village est blanc et presque noir, sur les dalles les ombres des oiseaux étendent leurs croix. On remue et puis on pleure. Giulia est morte.

« — Volodia, quelqu’un là-bas.

— Ils viennent avec le froid ces gens-là. Ils ne sont plus que des présages. »

La femme s’agite, son corps avance vers l’étrangère. C’est une toute jeune femme aux yeux presque jaunes.

« — Elle s’approche. Elle a une longue robe, très longue, souple, qui fait des arabesques.

— Ça doit être une danseuse. Ils aiment danser les exilés. Il faut aimer le mouvement pour venir nous trouver. Sur les routes, on s’élance…

— Elle regarde la maison. »

Le vieux sort en premier, sa chemise est ouverte et laisse voir sa peau dorée. Il s’avance, sa main porte une poupée tendue par des fils. Il est sur le perron, presque au niveau du portail. La poupée danse, le vent fait bouger ses petits membres de bois. Elle a une jupe blanche mais son visage n’est qu’une sphère.

Lis ouvre grand les yeux. Elle n’a jamais vu d’homme aussi vieux, il a dû toutes les voir partir. Elle a le coeur en joie mais en face c’est le silence.

« — Je suis Lis. Je veux vivre ici, j’ai entendu qu’il fallait quelqu’un… Quelqu’un pour garder l’endroit pendant les traversées. »

Sans un mot, le visage plissé, parcheminé, la peau couleur des blés, le vieux Volodia s’assied lorsqu’elle se lève. Les yeux n’ont plus d’éclat, mat, ce sont des iris sans contour.

« — Es-tu seul ? »

Et comme il ne dit rien, visage mobile tourné au vent elle se protège dans les ombrages de ses longs cils blancs.

La femme sort à son tour. Ils vivent reclus depuis longtemps. Ils attendent les exilés qui veulent tenter la traversée. Contre quelques graines, quelques objets, ils les emmènent en bateau. Ils gardent Azur, vers laquelle convergent les histoires du temps. La femme a pleuré, elle est très belle, ses longs cheveux caressent le vent. Elle vient près du vieux, soupire. La petite a un beau visage qui sourit, sur cette terre où la morsure du soleil ne dissipe pas les brumes elle leur dit :

« — Je suis Lis »

Le portail s’est ouvert. La maison en pierre grise masque le ciel, Lis hésite puis murmure, Azur.

« — C’est ici ? »

La femme qui pleure encore se retourne.

« — Oui. »

Alors Lis entre enfin, sous ses pieds les graviers craquent. Elle passe devant le vieux et sa poupée mobile, elle sent dans l’air le parfum d’une rose.

« — Nous partirons peut-être demain, lui soupire-t-on. Oui, demain s’il en arrive nous partirons vers l’île. Et alors mon enfant il faudra rester là, garder le lieu, il faudra écrire pour les vivants. D’abord, nous devons faire un jeu, c’est le jeu d’une vie sans objet, il faudra tout nous dire, nous choisissons le gardien avec soin et le dernier s’est tué. N’ayez pas peur, vous verrez, à observer le vent on construit les nuages. Si votre coeur est bon, vous resterez près de nous, vous entendrez les frémissements intérieurs, comme un arbre, et vous vous mettrez tout près. Il faudra tout noter, vous serez notre mémoire. Vous vous souviendrez de l’immense douleur de la mort et du pillage des êtres. Les derniers mots ce sont deux mains, deux yeux, deux bouches, ça n’est qu’ainsi supportable. Nous attendrons ensemble les dernières fusées pour quitter la terre, et vous regarderez, d’ici, vous resterez et vous serez nos yeux. Venez mon enfant, nous vous avions pris pour une autre. »

L’intérieur est très sombre, Lis y trouve une odeur disparue. La femme se présente, Eliane. Sa voix est grave et sonore. Suivez-moi, dit-elle en l’entraînant à l’étage. Elle ouvre une porte, à l’intérieur il y a un bureau en métal, un lit sans oreiller, une grande fenêtre. « C’est ici, vous dormirez ici. »

Puis elle s’approche du lit et caresse le drap d’une main légère.

« — Avez-vous connu la ville, Lis ? C’était une drôle de chose n’est-ce-pas ? Se trouver si près d’autres êtres humains que l’on pouvait sentir leurs odeurs. »

Sa voix semble s’échapper.

« — Ils étaient des milliers, les humains des villes, des milliers de fragments d’être qui n’existaient que comme les figures d’un rêve. Ici les visages sont tellement seuls qu’ils finissent par vous lacérer le cœur. On connaît chaque morceau de peau de l’autre, voyez, Volodia. Ce qui tressaille sous son œil lorsqu’il a peur, le mouvement de ses lèvres quand il pense. Il y a tout gravé en moi, et pourtant il reste un étranger. »

Elle sanglote doucement.

« — Un étrange spectacle que l’on contemple sans le voir, n’est-ce pas ? Vous vous y ferez, je l’espère. »

Puis, elle reste un long moment sans parler. Lis la regarde, puis le lit, puis ses mains. Dehors le vent est fort, on ne voit plus que du gris. La chambre est petite. La moquette est tachée au centre, sous le plafonnier. C’est une moquette blanche en lainage bouclé. Quelqu’un a accroché à la fenêtre une marionnette en bois clair, le vent la soulève, c’est une danseuse en jupon blanc.

« — Moi aussi je viens du Nord, reprend Eliane. J’ai voulu partir, avant la guerre, avant le froid. Vous ne m’aimez pas je le vois, c’est dommage… »

Lis s’assied près d’elle, elle sert sa main contre la sienne, glaciale. Eliane pose sa tête sur son épaule, ferme les yeux puis se redresse vivement.

« — Savez-vous qu’elle s’est tuée ? Ici même. Au dessus de vous sans prévenir, elle nous a quitté. Bien des choses nous échappent, elles nous ont toujours échappé et depuis les grands départs c’est comme si leur sens s’était enfui lui aussi. Mais ces derniers temps, comment dire, quelque chose a changé. »

Elle rit nerveusement et presse la main de Lis.

« — Je l’ai vue qui pleurait parfois. Elle guettait dehors…Vous savez, de votre chambre on ne voit pas grand chose. Mais derrière la brume il arrive que la lumière traverse. C’est arrivé. »

Elle a un regard rapide vers la porte.

« — Vous devez me promettre de ne rien dire, le vieux est si brutal parfois. Quand Giulia a arrêté de parler il l’a… Qu’importe. Elle avait arrêté d’écrire. Je pense qu’elle n’y croyais plus, alors que lui restait-il ? Pendue. C’était une corde de bateau. Bon, bien. Je vais vous laisser. »

Elle est nerveuse et jette un regard douloureux vers le bureau. Elle hésite un instant puis se lève et sort du tiroir un grand carnet noir. Elle le feuillette et soupire avant de le tendre à Lis.

« — Il vous revient maintenant. »

Le soir le vieux Volodia prend la parole. Il y a une grande table dans le salon, sur la table des chandeliers, au bout de la table c’est l’homme et sa présence maussade. « Lorsque tu ne parleras plus tu seras mort », voilà le genre de mots qu’il a lus par hasard et qui le frappèrent sans raison particulière. Ils sont devenus prophéties et les prophéties se réalisent toujours. Lorsque la femme apporte les soupes chaudes, les mollusques, le pain rance ; lorsque Lis s’assied à ses côtés, mutique il prend peur. La mort est-elle déjà partout ?

Lis lui répond en douceur.  

« — Sur les routes du Nord, c’est un horizon de doute. Ceux que l’on croise se ressemblent tous : ils ne connaissent que ce qui les entoure. Il n’y a personne pour affirmer. Il n’y a qu’un espoir porteur de lumière dans le gris du grand froid.  »

Volodia la regarde, ses yeux sont comme une encre diluée. Il n’a jamais compris ceux qui choisissent l’exil. Leur espérance est pour lui une agression.

« — Qu’attendre, dit-il, de ce danger permanent, de ces sommeils inquiets ? Pour craindre j’ai mes cauchemars et pour espérer mes rêves. Vos voyages ressemblent à un chemin d’ombre. »

Lis a des coins de soleil accrochés au visage mais ils ne sont pour lui qu’aveuglement. Lorsqu’il parle ses yeux se ternissent. Telle une mer capricieuse, son esprit se retire dès que sortent les mots, lavant ses iris tristes jusqu’à la grisaille. Sa voix est incisive, acérée, lancée dans la pièce sans destinataire précis. Ses larges mains s’agrippent à la table. Et le mépris amène les mots car c’est un oiseau bavard.

« — Ils nous arrivent malades et fatigués, ils s’effondrent sur le pas de nos portes. Puis ils rient, la joie les reprends dès qu’ils voient un bateau. Qu’importe la brume, ils portent le masque de la certitude : là-bas quelque chose nous attend, ils pensent. Sont-ils élus ? Que valent-ils de plus que ceux qui restent ? Ce sont des acharnés, ils font de leurs propres corps un chantier, de leur cœur un berceau pour créer, l’avenir, le bonheur. À les voir on croirait qu’ils portent en eux l’infini et le monde. Ils me regardent et dans leurs yeux dansent des petits dieux. Il suffit qu’ils imaginent et les voilà sauvés. Dans leurs corps valeureux la confiance infuse, partout. Et tout ce qu’ils traversent fane par cet ardent désir. »

Son expression est dérangeante. Il referme ses mains sur l’air comme pour écraser ces figures haïes qu’il invoque. Mais il sait que les prochains qui viendront déposer leurs rêves aux pieds du brouillard il leur dira, avec cette voix caressante qu’il ne prend plus que pour eux. « Prenez-place, le bateau part bientôt ». Alors il se tait tandis que Lis regarde par la fenêtre.

Après le dîner on allume la radio. C’est Volodia qui s’en occupe. Il semble craindre un dérèglement et maintient ses doigts inquiets sur les molettes du poste. La première fois qu’elle entend le message Lis sursaute. La voix est étrange, comme venue de très loin.

EMA ET NAME. LE FROID DESCEND TOUJOURS. LE PROCHAIN DÉPART APPROCHE. LES VILLES DU NORD SONT DÉSERTÉES. AU SUD, LES MOUETTES ONT DISPARU. EMA ET NAME

Une réminiscence incertaine et trouble se propage dans l’esprit de Lis. Elle regarde le vieux, il n’y a qu’un sourire froid sur son visage.

« — Il y a donc encore des départs réguliers, murmure-t-elle. »

Mais personne ne lui répond.

Le premier matin Lis ouvre le grand cahier. Les dernières notes datent du mois de juin, Giulia a écrit : Hier le ciel était très clair. J’ai cru voir au bout de la plage une avancée de terre allant vers l’île. Bientôt, j’essaierai, je trouverai le courage peut-être d’y aller. Trois jeunes garçons et une vieille femme viennent de partir pour la traversée. Je les ai suivi jusqu’à la berge. Le plus jeune des enfants m’a regardé en souriant, ses yeux avaient la couleur de l’eau. Il tenait dans sa main légère un coquillage. Le bateau est parti, la petite main s’est levée pour me faire signe. Je voulais tant les rejoindre. Ils ont disparu dans le brouillard. Mais savent-ils seulement où ils vont ?

Les pages suivantes ont été arrachées. Dehors le vent souffle fort, le brouillard s’est épaissi. La petite marionnette s’agite et claque contre la vitre. Lis ouvre la fenêtre, elle décroche la poupée qu’elle garde dans sa poche. Elle se penche légèrement, une bourrasque déporte son visage vers la droite, elle manque de se cogner. Derrière la brume il lui semble apercevoir quelque chose. Une lumière vacillante et une forme sombre. Mais bientôt la pluie se déverse comme un ballon qui éclate et la force à rentrer.

Pourquoi avoir voulu venir ? Elle se souvient. Au détour d’une rue, c’était une vieille femme encapuchonnée. Elle fredonnait un air marin, elle pleurait ses morts. Elles avaient marché toutes les deux dans les rues désertes de la grande ville du Nord. La vieille s’accrochait à son bras et racontait son passé.

«— J’ai connu les couleurs et le vent, l’espoir sur la mer, disait-elle. J’aimais regarder les couleurs. La couleur est une totalité. On ne peut s’en extraire. On y plonge, elle est une propriété autant que l’essence d’une chose. Pour toi petite, ici ça ne vaut plus rien. Le blanc c’est ce qu’on voit la dernière heure avant que tout s’éteigne. Le blanc n’est pas pour les vivants.»

« — En bas, reprenait-elle, elles partent encore les grandes dames de l’espace. C’est ce qu’on dit. »

Ça lui éclairait les yeux. La vieille ne savait pas grand chose, ses enfants étaient descendus vers Azur pour rejoindre l’île. Elle disait qu’elle n’avait plus le temps.

« — Mais toi ma jolie tu peux encore. »

Elle regardait le ciel et derrière elle voyait ses enfants. Elle pointait du doigt, elle saluait. « Ils sont là », murmurait-elle. C’est ainsi qu’elle avait entendu parler d’Azur pour la première fois.

Lis est là depuis plusieurs mois. Qu’a-t-elle vu en arrivant ? C’était bien autre chose que ça. Au début elle écrivait beaucoup, les visages qu’elle ne connaissait pas encore. Elle s’amusait avec le masque blanc sur la mer, elle lui inventait des secrets. Lorsque le vent passait elle entendait le vrombissement des moteurs, derrière les nuages elle créait des mondes. Elle s’aventurait parfois sur les dunes, mettant ses pas dans ceux de Giulia. Elle devinait une forme sombre, elle pensait la découvrir enfin lorsque le vent pousserait les nuages.

Mais la vie lui est devenue monotone. Elle n’est jamais seule, quoi qu’elle fasse. Derrière, Eliane veille. Lorsqu’elle écrit, régulièrement la porte s’ouvre. Les premières fois elle se retournait, maintenant elle oublie. Elle n’aime pas ces échanges forcés. Il y a si peu à dire. Le soleil a disparu depuis plusieurs semaines et le vent ne faiblit plus. La radio annonce toujours les mêmes mots, avec la même voix morne et grésillante.

Le matin, Volodia part en bateau pour pêcher mais il ne ramène que des coquillages. Le soir, il sculpte des petites poupées. Eliane reste là, parfois elle rit. Elle arrache les fleurs pour les sécher.

Alors Lis ouvre la fenêtre et écoute le vent lui parler. Elle ne sait pas si c’est la solitude mais elle discerne des voix lointaines sous les rafales. Elle aime se pencher en avant et sentir la force de l’air ébranler son corps. Derrière les nuages gris, il y a cette forme sombre. Elle s’allonge vers le ciel. Certains jours plus clairs que d’autres, des scintillements indistincts capturent son regard.

Deux personnes sont arrivées. Une femme, que Lis entend implorer devant la porte. Elle tient par la main une enfant, qui fredonne, comme une comptine  les mots tant de fois entendus, Emm’a et nameh, le prochain départ approche, emm’a et nam. Elles apportent des graines du Nord et du métal. Volodia a l’air de considérer que ça n’est pas suffisant, qu’il faut attendre d’autres exilés pour traverser. Puis il finit par accepter. Plus personne n’arrive jusqu’ici. Il les fait contourner la maison par un sentier sableux qui amène derrière la dune. Eliane les accompagne en emportant des couvertures et de l’eau.

Lis court pour les rejoindre mais lorsqu’elle atteint la berge le petit bateau s’est déjà enfoncé dans la poix. Alors elle reste assise quelques instants sur le ponton, elle plonge sa main dans la mer. L’eau est fraîche et souple, elle clapote contre les planches et vient laper sa paume. Le vent est très fort, plus fort encore que les jours précédents. Il charrie des voix suppliantes qui semblent parcourir les dunes comme des cerfs-volants. Très loin, Lis croit reconnaître les lumières qui l’appellent maintenant chaque jour, posées sur une tour sombre et verticale.

Elle ne remonte pas dans la maison. C’est la première traversée depuis son arrivée, la première fois qu’elle est seule. Elle se met à marcher sur le sable noir, sous le vent qui se lève. Elle cherche le passage qui amène vers l’île par la terre. Son visage est humide. Elle frissonne. La lumière décline lentement, elle ne sait plus si elle vient du ciel ou de la mer. Elle n’entend pas la mer mais parfois des gouttes iodées arrivent sur son visage. Jetant un regard en arrière elle ne discerne plus rien.

Dans les bourrasques tournoyantes les échos sonores se déversent. Elle avance les bras croisés sur son ventre pour se protéger de la violence de l’air, s’accroche régulièrement aux herbes des dunes. Ses jambes fatiguent. Elle s’arrête, s’assied sur une pierre plate pour échapper à l’eau. Mais le vent la rattrape alors elle se relève. La pluie sur son visage se mélange à ses larmes. Elle pense aux derniers mots de Giulia, savent-ils seulement où ils vont ?

Il lui semble maintenant qu’elle marche depuis une éternité. Elle ne sait plus très bien ce qu’elle voit. De là où elle se trouve les légers scintillements se trouvent au loin sur sa droite et non plus de l’autre côté de la mer, comme lorsqu’elle regarde depuis la chambre. Elle se sent prise dans un tourbillon de perceptions, où ce qu’elle cherche change de position dès qu’elle croit le trouver. En longeant la plage, elle y arrivera, se dit-elle. La mer est toujours là, elle entend l’eau s’agiter. Elle trébuche régulièrement, s’enfonce dans le sable mouillé. Et la masse sombre la nargue, toujours.

Tandis que l’obscurité s’avance, Lis sent une présence derrière elle. Elle accélère, cherche du regard l’ombre verticale. Elle n’est plus sur sa droite, mais devant elle. L’atteindra-t-elle jamais ? Derrière, une présence ne la quitte plus. Parfois elle a l’impression d’entendre des pas. Le vent qui glisse dans son cou est comme un souffle humain de mise en garde. Elle ne sait plus où elle est. La silhouette allongée se dérobe sans cesse dans les cris de la tempête. Le ciel ressemble à un grand lavis d’encre. Elle se souvient du Nord. Que reste-t-il à faire sur cette terre, si Azur sombre elle aussi ?

Le désespoir la gagne, mais devant, enfin, la masse d’ombres se détache. Elle aperçoit des lumières. Elle avance doucement. Ses chaussures sont pleines de sables, elle a froid. Soudain, alors qu’elle traverse les derniers mètres de brouillard qui la séparent de ce qu’elle poursuit, une silhouette humaine apparaît. Lis pousse un cri, une main osseuse lui agrippe le poignet. Elle ferme les yeux dans sa frayeur, cherche à se dégager de cette emprise, tombe. La main reste ferme.

« — Êtes-vous perdue, mon enfant ? »

Elle ouvre les yeux, terrifié. Devant elle se tient le vieux Volodia. Elle lève la tête , en haut de la dune elle reconnaît la maison. Elle s’évanouit.

Lorsqu’elle se réveille la tempête s’est calmée. Elle est allongée sur son lit. Eliane est en train de lire son carnet, Volodia, debout au centre de la pièce la regarde sans rien dire et fait danser ses poupées.

« — Ma chère petite. Regardez-vous, blême, apeurée. Et nous qui vous avions fait confiance. On se dit, la voilà avec ses joues rouges la gardienne de l’espoir. On l’accueille, puis on essaie de l’aimer mais que fait-elle ? Elle doute. Elle s’enfuit, elle ne croit plus. Pourtant, a-t-elle tenté de regarder vraiment ? »

Eliane se met à rire avec force, elle ouvre la fenêtre. Ses gestes sont vifs, tournoyants. Volodia la regarde, puis pose de nouveaux ses yeux sur Lis. Elle se rend compte qu’ils sont devenus blancs. Eliane la presse.

« — Vous ne voyez pas, dehors ? Écoutez, derrière le vent c’est une fusée qui décolle ! Et derrière le blanc de l’air, il y a les astres, il y a des milliers d’étoiles. Mais vous êtes une petite ingrate. »

Puis elle sort de sa poche une feuille froissée et la jette sur le lit.

« — Tenez, puisque vous aussi, vous nous quittez. J’ai voulu vous protéger de ce mal qui ronge les enfants gâtés. Ils vous faut du mystère pour espérer, mais la réalité vous rattrape. Vous voulez atteindre l’horizon, et puis, vous n’atteignez rien que votre petitesse. Vous aurez beau courir, il y aura toujours au loin une ligne qui n’existe pas, mais ça vous dérange et ça vous tue. Vous pensez que l’on voit ce qui existe. Ici, plus rien n’existe. Tenez, ma chère petite, lisez ces mots tristes. Vous nous avez déjà abandonnés mais ça m’est bien égal. Nous continuerons les traversées, et de l’autre côté s’il n’y a rien, qu’importe. Il faut bien mourir quelque part. »

Lis prend dans ses mains fragiles les pages arrachées de Giulia. Elle n’ose pas pleurer tandis qu’ils quittent la pièce sans même la regarder. Elle lit :

Aujourd’hui j’en suis certaine. Il n’y a rien. Il n’y a pas d’autre côté. Cette mer est une rivière salée, en face c’est la même terre. Je ne sais pas où ils les emmènent, ceux qui arrivent ici, avec leurs graines pour planter la terre, avec leurs sourires. Parfois j’ai l’impression que nous sommes coincées entre deux mondes. Eliane me regarde sans cesse, j’ai toujours l’impression qu’elle a envie de rire. Certaines nuits elle vient se coucher près de moi. Dans la plaine, je trouve partout accrochées aux herbes des poupées de bois en jupon blanc. Je ne sais pas où nous sommes. Cet endroit est un cercle qui capture le soleil. Le matin, je me lève et je pense, à quoi bon, Giulia, à quoi bon ? Les mythes ont besoin de passeurs, mais ils ont surtout besoin d’oreille. Ici je ne connais plus que le vent glacé de ma mémoire. J’aimerais tant que tout cela ait un sens, même tout petit. Pourtant je ne vois rien que des petites poupées qui se balancent, et des yeux ternes qui les regardent.

Lis replie la feuille, elle se perd dans ces mots qui ne sont pas les siens mais qui lui appartiennent. Elle repense à Iréné et aux planètes qu’elle voyait là-haut. À ses parents qui sont morts dans le grand froid. Il faut donc faire passer les âmes, puis les abandonner ? Elle n’écrira plus. Elle regarde le ciel et elle ne voit que du blanc, du blanc partout. Elle repense aux mots de la vieille. Elle se demande si ses yeux aussi sont devenus blancs.

Un matin elle se lève. Volodia et Eliane sont tous les deux dehors, quelqu’un vient d’arriver. C’est une jeune fille en jupon pâle. Elle sourit et le soleil semble apparaître avec elle. Ils l’entourent et l’invitent à entrer. Lis est fatiguée. À la fenêtre la petite poupée a retrouvé sa place. Elle la regarde à travers la vitre et son reflet se superpose à la tête ronde qui se balance. Elle s’approche, les nuages sont transparents. Elle voit apparaître pour la dernière fois une tour sombre qui paraît scintiller derrière l’étendue d’air. Elle sort par l’arrière et descend vers la plage. Et s’il y avait quand même quelque chose ? Elle avance dans l’eau, s’enfonce, marche tout droit. Elle ferme les yeux, au loin, peut-être, on entendra un bruit. Les derniers mots ce sont deux mains, deux yeux, deux bouches, avaient-ils dit.