Le pain

Dans le pétrin j’ai déposé le levain, je l’ai nourri deux fois, deux fois il a grossi comme un gâteau sans feu. J’ai regardé ses bulles crever la surface, plongé dans cette chair vivante la cuillère pour y faire entrer l’air. Dans une carafe j’ai pris l’eau de la rivière. Lorsqu’elle coule dans le pétrin je pense aux regards de ma petite, à ses doigts qui arrachent la mie chaude et la trempent dans la confiture. La farine tombe puis flotte comme un bateau. J’y plonge mes mains, je malaxe. La pâte colle, elle se rebelle, mais d’un geste d’amour je rassemble en une boule douce et tiède ce qui sera mon pain. Elle lève maintenant dans son plat de terre, sur une marche, entre ombre et lumière.

Ma petite arrive trempée de la rivière, sa robe tachée par les mûres qu’elle transporte. J’allume le four, le feu s’y déploie comme un lys, retombe en corolle fuligineuse. La pâte, bombée, lisse, attend. Dans un sceau, la terre humide attend. Lorsque les flammes retombent, ma petite est assise sur les marches, elle regarde une coccinelle, elle me sourit. Alors je retourne la pâte sur la pelle, la recouvre de farine, et j’incise le pâton. Deux lignes courbes comme ses beaux yeux d’enfant.

Dans le four brûlant au faîte devenu blanc j’enfourne mon pain rond. Je scelle la porte avec la terre et nous attendons l’odeur merveilleuse, ce parfum de geste et de tendresse qui annonce le sourire radieux de l’enfant qu’on nourrit.