La porte

La pièce est vide ou quasi. C’est une pièce toute en longueur, qui pourrait ressembler à une allée. Au bout, il y a une porte. C’est une porte toute en hauteur qui ressemble à une fenêtre. Camille se penche et regarde ses pieds. Ses pieds sont nus, sur son orteil est enroulé un ruban blanc. Elle s’avance, la tête passe avant son corps comme pour fuir ce qui se trouve derrière elle. Elle pense, en même temps qu’elle marche. Le sol est en pierre, froid. Elle étend ses bras et touche le mur. Elle traverse la pièce et ouvre la porte.

Elle entre dans une pièce vide ou quasi. C’est une pièce toute en largeur qui lui évoque, peut-être, une salle de bain. Il y a un tableau accroché au dessus d’une table en bois, mais la lumière est très forte alors elle ferme ses yeux et reste immobile quelques instants. D’abord, elle ouvre une paupière. Un vent léger passe entre ses cils, elle ouvre l’autre œil et contemple l’endroit. Elle referme ses bras sur son ventre, en proie à une lutte intérieure. Le tableau sur le mur est une aquarelle. Ça lui rappelle un souvenir mais elle l’a laissé dans la chambre en longueur. Elle avance, dépasse le cadre. En face d’elle, il y a une porte. Ses mains se posent sur la poignée.

La porte s’ouvre sur une pièce vide ou quasi. Pourtant quelque chose rappelle une chambre. Au sol traîne une poupée en chiffon. Elle se penche et la ramasse, puis elle étend ses bras. Qu’est-ce que je fais ici, se demande-t-elle, pourquoi tout est si vide autour de moi ? Elle s’assied un instant, ses mains posées sur le sol, elle observe. Les murs sont blanc crème, craquelés. Ça pourrait être l’antichambre d’un vieux palais. Camille se tord, ses pensées s’électrisent. Elle se relève. Oui, ça ressemble à une chambre. Il manque seulement le lit mais tout le reste s’y trouve, l’odeur un peu ferme des pièces qui se concentrent sur elles-mêmes. La fenêtre est bouchée par d’épais rideaux. Tout autour c’est le silence. Elle pose sa jambe, s’élance en pas chassé jusqu’au mur du fond, où se trouve une porte, longue, large, blanche.

De l’autre côté il y a une pièce vide, ou quasi. Elle reste dans le pas de la porte mais ne veut pas se retourner. Derrière, qu’y verrait-elle ? La pièce est ronde, presqu’ovale. Trois fenêtres, rondes elles aussi recouvertes d’une gaze fine qui ondule. Au centre il y a une table en verre, et dessus une page blanche. Une plume, un encrier. Une bougie est allumée. Sa flamme oscille. Elle s’approche, passe sa main sur les grains du papier. Ses cheveux tombent sur la feuille. Une mèche plonge dans l’encre, et lorsqu’elle détourne la tête, s’imprime sur le papier une trace noire. Camille replie ses bras sur elle-même, un sentiment vif la parcourt. Elle cligne des yeux plusieurs fois, inquiète. Sur les murs elle cherche la sortie. Elle colle son épaule contre le brocard de soie qui les recouvre, et avance, la moitié du corps alangui. L’encre s’échappe de ses cheveux et marque le tissu en arabesques légères. Elle se retourne et pose ses mains sur le mur. À tâtons, elle cherche une ouverture. Son ongle se coince dans l’interstice. C’est une porte avec une poignée minuscule, qu’elle ouvre, lentement.

La voilà dans une pièce, vide, ou quasi. Elle saute le pas de porte puis s’allonge, ou plutôt se laisse tomber. Où aller, une des ces portes est-elle seulement une porte, soupire-t-elle en se passant les mains sur le visage. Elle grimace. Souffle. D’abord avec douceur comme pour se bercer elle-même, et puis son souffle grossit tandis qu’elle observe le plafond. C’est étrange, je vois une fenêtre, c’est étrange reprend-elle, cette pièce ressemble à un toit très haut, d’où l’on pourrait sauter. Elle a le vertige. Elle se redresse, et tente de se souvenir d’où elle vient. Qu’a-t-elle laissé à l’entrée pour que son trajet soit devenu un labyrinthe ? Elle se tâte. Elle a deux mains, fines, longues, et des ongles courts, bleuis par le froid. Elle a deux bras, recouverts d’un duvet léger, et des coudes colorés comme si elle était mulâtresse, mais c’est seulement de s’être tant frottée contre les murs. Elle a deux épaules, oui, deux épaules pointues qui pourraient être des branches pour les oiseaux. Et son cou est si fin qu’elle sent l’air passer à l’intérieur, et sa salive acide. Elle a une bouche gonflée, pleine de givre, un nez aquilin, des yeux qu’elle ne voit pas et qui ne voient que du blanc partout. Elle se relève d’un coup. La pièce est immense. C’est une salle de bal, une salle pour s’élancer de toute part et voler dans les bras d’un autre qui pourrait voir ses yeux. Suis-je arrivée ? Elle aime ce lieu, et tourne soulevée par des mains inconnues. Elle a les yeux vers l’ouverture du plafond qui semble remplacer un lustre. À ses pieds vole le ruban blanc. Mais elle tourne tant et tant qu’elle se cogne contre les murs qui lui paraissaient si lointains. Et lance sa jambe contre une porte. Une porte blanche, qui s’ouvre.

Alors, elle entre dans une pièce. Quasi, oui quasi. Sans lumière et sans mur, ou bien des murs si fins que l’obscurité les traverse. Son ventre se tord. Son visage se crispe. Ses doigts s’agrippent au vide et ses pensées se figent. Est-ce pour toujours, qu’il faudra avancer et traverser des pièces qui ressemblent à des mondes qui ne sont pas faits pour moi ? Accroupie elle avance. Le sol est recouvert d’un tapis épais, d’une douceur qui l’endort. Elle avance pourtant, main à main, pas à pas. Et lorsqu’elle arrive au mur ses doigts grattent comme les pattes d’un petit chat. Un loquet. Une serrure. Une porte...