Ananta

Eldman regardait la porte, c’était une porte banale en aggloméré sur laquelle on avait peint une forme verte qui ressemblait peut-être à un arbre. En dessous, en petite capitale on avait écrit « Ananta », suivi d’un point d’interrogation.

Il était arrivé un peu en avance, avait préféré marcher, l’air était frais. Il n’était venu qu’une fois dans le District depuis sa nomination au poste de commissaire ; les gens d’ici intéressaient peu le Globe, mais Falco les avait mis sur l’affaire, il avait insisté. Les gens disparaissaient dans le coin, surtout des enfants.

L’appartement était composé d’une pièce unique et triangulaire ce qui ne manquait pas de l’étonner. Aucun angle droit, partout des ombres. La fenêtre donnait sur une sorte de terrain vague que les gens du district utilisaient comme une décharge. Il ouvrit la fenêtre et une bourrasque vint lui mordre le cou. Décidément, pas très accueillant, pensa-t-il. À quelques pas de là, en contrebas deux gamins fouillaient la terre, très concentrés. À côté d’eux, une pile de morceaux de fer statuait comme un trésor. L’un d’eux leva les yeux vers Eldman, puis siffla très fort avec ses doigts, porta sa main au ciel, cracha. L’autre se releva rapidement avant d’enfouir dans sa poche un objet brillant qui vu d’ici paraissait rond. Lui aussi se mit à siffler, on dirait une langue, se dit Eldman, une langue lointaine, ils ont encore du souffle, et tandis qu’il sifflait il faisait de grand signe. «  Laura ! Pfiou ! » À ces mots les deux gamins se mirent à courir, les poches pleins de bouts de ferrailles vers une autre colline, un peu plus loin. Eldman nota la direction.

« — On dirait que les ordures les empêche pas d’respirer par ici. Partout où j’passe, ça court, ça crie. Eh ! On dirait qu’ils sont en vie, dans le district. »

Eldman tourna la tête, c’était Falco. Il n’était pas en retard, ç’en était presque décevant. Il aurait voulu examiner la pièce plus longuement, dans ce silence confus qui flotte dans les lieux d’énigme. Il fallait s’intéresser de près à ces inscriptions qui tapissaient les murs et qui semblaient particulièrement troubles. Avec les râles pensées s’emmêlaient inlassablement. Il soupira.

« — Ça vit partout sauf ici. Prépare toi à faire fonctionner tes méninges, c’est particulier. Je viens de voir détaler deux gamins qui m’ont crié le nom de la gamine disparue, avec un drôle d’air, comme une incantation. On relève tout ce qu’il faut ici puis on va les chercher. »

Falco s’était assis sur un petit tabouret en verre, qui n’était peut-être pas un tabouret. Dans ses yeux gris il y avait un étonnement muet qui n’était pas habituel.

« — Quoi ? »

Il ne répondit pas. Il s’était levé et longeait les murs en passant ses doigts près des inscriptions. Comme sur la porte d’entrée on avait peint à l’encre des formes en dessous desquels on avait tenté d’associer un mot. « — Air… noir… terre… bruit… fruit… barque… soleil… bleu… bois… » Ils relevèrent en silence toutes les inscriptions puis Falco lui lança :

« — T’en penses quoi ? »

« — On dirait une sorte de carnet. Comme si elle avait cherché à se souvenir des mots… Mais les formes sont étranges, pas une ne correspond, pourtant il serait faux, je crois, de dire qu’elles ne ressemblent à rien. »

Falco en l’écoutant avait pris des yeux très vifs, son gris s’éveillait, il respirait fort.

« — T’as l’œil on dirait. »

Il regardait Eldman avec un sourire presque vert, puis ses lèvres vinrent se rejoindre et il émit une sorte de sifflement, léger mais très sombre qui le fit frissonner.

Il cherchait dans sa poche quelque chose, sans s’arrêter de siffler, et Eldman se surprit à porter ses yeux vers les inscriptions sur le mur, comme si le son provenait de là. Il avait l’impression que leurs formes s’étaient mises à onduler, et à l’intérieur de lui ça commençait à vibrer, comme des dizaines de petites cordes qui ployaient sous le son. Une forme l’attirait, elle était dessiné tout près du coin, proche du plafond, c’était une spirale peinte à l’encre bleue mais elle avait quelque chose de reptilien, un \emph{serpent de ciel} se dit Eld, dans l’encre des formes géométriques commençaient à apparaître et le serpent semblait tirer les nuages, derrière lui, les beaux nuages…  

« Eld ! Eld ! Bordel réveille toi. »

Au dessus de sa tête les joues de Falco s’agitaient, ses yeux avaient perdu leur éclat mystique, il paraissait furieux.

« — Mon vieux, qu’est-ce que tu fous ? T’as failli te faire avoir, on t’a jamais rien appris dans le Globe? C’est peut-être un jeu mais ça déconne pas. Tu vois ça ? >>

Il lui tendait une pierre noire, lisse, extrêmement brillante. Elle paraissait transparente pourtant, mais la nuit en elle bouillonnait.

<< -- Pendant que tu t'endormais, j'ai trouvé ça. Dans le district, on appelle ça un \emph{serpent de ciel}, mais personne te dira jamais son vrai nom. Les vieux s’en servait pour parler aux morts, avant qu’on oublie comment faire, les langues Eld ça meurt aussi. Quand j’étais gamin y’en avait encore beaucoup qui circulaient. Mais y’avait aussi beaucoup de gamins qui disparaissaient. Les nona, elles ont envoyé leurs mains partout pour les récupérer, puis elles les ont enterrés. À l’époque c’était loin, tu vois, c’était les décharges des électroniques et tout fonctionnait encore un peu. On était quelques uns à tenter l’aventure, puis ça nous est passé quand on avait tous perdu un doigt on un orteil à couper des fils pour essayer de fouiller la terre. »

Il regardait par la fenêtre avec un air de dépit. Le soleil ne s’était pas levé, un voile blanc empesait le paysage.

« — Les gamins, tout à l’heure… J’crois qu’ils en ont trouvé un. »

« — Ouais »

Falco avait rangé sa pierre, il se taisait. Il cherchait quelque chose. Il y avait pour tout meuble un lit défait, une petite table ronde, le tabouret en verre.

« — Il doit y avoir… » En disant ces mots il s’était approché rapidement du tabouret sur lequel s’était dessiné à l’encre optique la marque de ses fesses. C’était un gadget pour adolescent, mais Eldman sourit en le remarquant. La simplicité de l’humour marketing lui faisait du bien, il se sentait revenir d’une apesanteur lointaine, il n’osait plus regarder les murs, il avait besoin d’air.

Cependant, Falco s’était penché et passait sa main sous le verre en tatonnant. Eld entendit le bruit d’une feuille qu’on arrache et la voix de Falco, soudain tonnante.

« — Allez. On se tire, la chambre ne nous apprendra rien de plus. »

Lorsqu’ils arrivèrent à l’air libre, Falco fonça vers le terrain vague. Il voulait fumer, mais l’air manquait dans le district et à la première taffe il fut pris d’une forte quinte de toux. Eldman le précédait, l’air soucieux. D’abord, on les envoyait ici à la recherche d’une gamine dont ils ne connaissaient que le prénom, Laura, et puis il arrivait dans cette pièce où elle avait vécu et qui était recouverte de graffiti bizarre, il y avait les pierres qui apparaissaient partout, et le sifflement qu’il avait entendu de la bouche même de Falco. Il n’avait pas l’habitude que les choses lui échappent mais il sentait qu’ils entraient dans une zone où la rationalité d’un enfant du Globe aurait du mal à frayer. Il avait grandi de l’autre côté, où l’on ne savait même plus le sens du mot rêver, où les nuits étaient remplies d’images prévues à l’avance. L’étrange fascination qu’exercent les symboles : Eldman venait de la découvrir.

Les gamins avaient dû se prévenir de l’arrivée d’un étranger, le terrain était vide. La brume glissait sur les collines, au sol la ferraille faisait crisser les pas. De temps à autre Eldman entendait un sifflement dont il n’aurait su dire s’il venait d’un corps ou d’un oiseau, mais chaque fois se mettaient à danser derrière ses yeux des formes courbes, spirales chantantes, géométrie de la nuit, Eldman fermait ses paupières et se laissait entraîner, Eld …

« — Eld ! »

Cette fois-ci Falco l’avait attrapé violemment par le col avant de le gifler.

« —Mon vieux, me lâche pas ici. Bouche tes oreilles, oublie le rêve, oublie les signes. On a job à faire et on va le faire. Faut r’trouver la gamine, et pour ça faut reste éveillé. Compris ? La prochaine fois que j’te vois piquer du nez tu prends ma botte. »

Eldman était sonné, mais pour la première fois reconnaissant de la brutalité de son coéquipier. Il se sentait vulnérable, déboussolé.

« — Falc. Qu’est-ce qu’on fait là ? C’est qui cette gamine ? »

« — Une gamine, rien qu’une gamine. »

Falco avançait toujours, ils passèrent une nouvelle colline. Le terrain vague s’était transformé en une plaine qui parut immense aux yeux d’Eldman, la ferraille prenait corps et sortait de terre, en huttes les barres assemblées formaient des zones. Les sifflements se faisaient plus fréquents, mais Eld tentait de focaliser son attention sur le métal oxydé, sur les formes oblongues qui quadrillaient son champ de vision. Parfois il regardait le ciel, une trouée tournoyait au dessus de sa tête, comme un vautour céleste, sifflant et languissant de sa lenteur.

« — Parle-moi, Falc. » C’était la deuxième fois en dix ans qu’il l’appelait ainsi. Le son résonnait avec une énergie lourde, la voix si stable du commissaire Eldman van Erde se fissurait, il tentait de s’appuyer sur son collègue.

Mais Falco avait l’esprit occupé. Il cherchait les deux gosses qui avaient invectivé Eld au moment de son arrivée. Ils avaient dit le prénom de la gosse, Laura, et Falc sentait qu’ils n’étaient pas loin. Les sifflements, comme des trilles ferrugineuses apparaissaient derrière le vent, des points de souffle pour habiller l’air blanc, souffle pourtant précieux et rare dans le district.

Eldman marchait de plus en plus lentement, comme enveloppé de cette langue mystérieuse qui habitait le district. Il forçait sa raison à l’éveil, c’était une lutte de chaque instant contre l’endormissement. Dans le Globe, la nuit est un sommeil contrôlé. La nuit n’arrive jamais par hasard, elle se programme et sa régularité garantit un esprit sain. Jamais, Eld n’avait pensé qu’il puisse en être autrement. Les images du jour n’avaient aucune continuité sémantique, les analogies des formes étaient nécessaires jamais fortuites. Sous l’ombre d’un arbre, il n’y avait qu’une ombre. Il regardait son collègue avancer entre le métal et la terre, sa démarche était vive, ses yeux alertes. Il serait dans sa main la feuille de papier emporté de l’appartement de Laura. Il accéléra pour le rejoindre.

« — Falco, dis-moi. T’as déjà rêvé toi, je veux dire, eu un vrai rêve ? »

Il se retourna et le regarda tristement. Quelque chose passait comme de la crainte, une forme de résignation. Et puis derrière, l’éclat sournois d’une vieille rage.

« — Alors ça y est, Eld. Tu traverses le terrain et tu ressens l’irrésistible envie de faire parler ton âme. Tu as vu les formes mouvantes sur les murs d’une damnée et tu sens l’appel de la liberté. Tu as regardé la pierre, tu y as vu la vrai nuit, celle qui engendre les monstres, autant que les couleurs. Et maintenant tu souffres parce que le monde où tu as grandi n’es rien à côté. Assieds-toi, viens. Les gamins sont tous près, je crois que Laura est avec eux, mais pour elle il est trop tard. »

Ses yeux avaient repris leur éclat vif et tournoyant. Il avait déplié la feuille recouverte de mots et de formes, où Eld reconnaissait une écriture juvénile.

«  — Tout ça n’est qu’un jeu mon vieux Eld, la matière d’un grand rêve dans laquelle le district s’est perdu.

Les \emph{serpents de ciel}, c’est ce qu’on nous a laissé, la nuit, le rêve, et les monstres mortels, c’est ça qu’on a donné au district, la punition, c’était : vous aurez le droit de rêver, mais vous vous y perdrez. Et on s’y est perdu sans espoir de retour.

Tu sais qui c’est la gamine ? C’est personne. C’est juste une gamine de plus qui s’est perdue dans la nuit. Ensommeillée, celle-ci a lutté pourtant, mais rien n’y fait, Eld, rien. »

Il s’était arrêté de parler, la lumière pesait sur ses traits. Son visage se tendait, les courbes de ses joues lissaient la colère. Autour d’eux les sifflements étaient continus, Eld sentait ses yeux se teindre de gris, peu lui importait les mots maintenant, il voulait voir les formes, il touchait le fer, grattait la terre à ses pieds, il eut soudain envie d’un \emph{serpent} à lui, ses pupilles contractiles lorgnaient et à chaque éclat il sursautait. Mais Falco reprit :

« — Tu t’es pas demandé pourquoi je t’avais amené ici ? C’est mon enfance, le district. J’ai entendu parler de la petite un soir qu’au Globe on célébrait la réussite sans nuage du programme « ».

J’connais encore des gens ici, parfois on me parle. Les pierres sont réapparues il y a un mois, avec la langue sans mot qui les active. J’y ai pas cru. J’ai rien voulu voir avant qu’on me dise que les gamins commençaient à s’échapper dans les plaines, que les premiers disparaissent. T’entends ce bruit ? On dirait des oiseaux hein ? »

« — Laura, c’est la fille d’un vieil ami, qui est resté.

Comment ça fonctionne ? Il faut appeler le sommeil par le chant, un chant sans mots. C’était le chant des mères, chacune avait le sien, et chaque enfant s’endormait sur cette langue ancienne. Alors les yeux se ferment doucement et la pierre envahit le corps. T’as pas connu, t’as grandi avec le programme « croissance calme » du Globe, tu sais pas ce que sont les images intérieures, la perception qui devient forme, les souvenirs qui se mettent à briller comme autant de soleils. Le rêve, mon vieux, c’est beau. Une fois dedans, pour t’en sortir il faut chercher le premier mot. Tu le cherches jusqu’à ce que t’en crèves. »

Ils étaient assis sur une sorte de banc métallique formé par un vieil électrique.

« — Les mots, là-bas ce sont des formes et quand tu reviens, il faut les essayer. Tu dormais près d’un arbre, ses feuilles enserraient ton corps : au retour tu cries aux pieds de tous les arbres leur nom, et tu recrées le monde. Aurais-tu laissé passer la clef, pourquoi le langage disparait-il ?

Voilà ce qu’elle écrivait la gamine, elle cherchait le nom du serpent pour s’échapper. Sauf que la seule chose à laquelle on peut échapper, Eld, c’est la réalité. Pas les rêves, Eld. Non. Allez, on se tire. Y’a rien pour nous ici. »

Des gamins s’étaient approchés, Eldman reconnu les deux petits. Ils avaient la peau mate et les joues rouges. Ils souriaient, même, ils paraissaient danser. L’un deux avait un anneau d’or à l’oreille, il faisait tourner sa main comme pour animer une marionnette invisible. Et puis, il se mit à siffler. Comme ça doit être bon de s’abandonner, se dit Eldman, la lumière est si lourde ici et l’air me manque. Il suffirait de s’allonger, les enfants l’entouraient, Falco était reparti, presque une forme à déchiffrer vers la ville, il avait lâché sa pierre qui brillait sur le sol, Eld cru voir un rayon vert. Il repensait à toutes ces nuits calmes, figées, comme une gelée raisonnable, il revoyait son quotidien stable et la lumière des électriques qui apaisait le Globe. Il pensait à sa vie si lente, à ces mots sans couleurs qui lui servaient pourtant, et il tendait la main aux enfants qui sifflaient à ses côtés. Il avait plongé ses yeux dans la nuit, elle luisait pourtant, infinie en son âme,

« — Ananta ? » souffla-t-il, mais ça n’était déjà plus qu’un sifflement, une note nouvelle dans le ciel du district. Eldman fermait les yeux, et le jeu du serpent qui veut rêver le monde, ce rêve qui venait du fond des âges allait commencer.